mardi 10 février 2015

Homère est morte de Hélène Cixous



C'est un journal de chevet. Comment a-t-elle pu l'écrire ? La douleur est si grande ! Assister à la lente disparition de l'être le plus proche. Plus que proche. Sa mère qu'elle enfante. "H. : - Ton nom È,V,E. C'est un joli nom. È. -Oui, le nom est beau. C'est toi qui l'as choisi ? H.-Oui, ma fille, c'est moi qui l'ai choisi. È. - C'est bien."
L'accoucheuse Ève va naitre à la mort par l'accoucheuse Hélène. C'est ainsi que le monde est fait. 
Le recit prend la forme d'un voyage. Ou plutôt d'un rêve, parfois d'un cauchemar, le rêve d'un voyage. Il est question de train, de route, d'arrêts, de trous, de courses. H. rencontre ses personnages littéraires : Gregor Samsa (Kafka), Jean Santeuil, Shakespeare, ou Macbeth ou Montaigne ... Elle se perd, demande son chemin, tourne en rond, désemparée face au naufrage du navire. À l'approche de la mort, le temps se précipite. "Dix minutes ça fait peut-être trois heures dans la durée-Ève ". À la mort de l'être cher, le rythme change , le "leitmotiv" dira H. "Avant je disais à Ève : je suis là. Maintenant je dis : j'arrive." C'est une question de distance, de point de vue qui se transforme. "Depuis le 10 juillet j'écris pour ne pas interrompre la course qui me ramène Ève." 
Écrire... cet acte énigmatique, né d'un besoin encore plus énigmatique. Comme si écrire naissait du premier contact avec la mort. 
Pourtant Ève a enseigné la vie. Profession : accoucheuse. N'a été que vie, jusqu'à 103 ans. "Elle aura été Ève même, elle-même, la vie même". Le récit met en scène deux intenses pulsions récurrentes dans les livres de Cixous : l'inquiétante étrangeté (Unheimlich) et le Fort-da. On les retrouve ici lors d'un ultime dialogue avec la mère.

J'ai lu Hélène Cixous à 22 ans. Découverte dans Portrait du soleil, dévorée dans la bibliothèque de l'Université de Montréal où je poursuivais des études de littérature. Je ne quittais plus le livre, ni la bibliothèque. Ce livre m'a fait "venir à l'écriture". Et l'accoucheuse était ma professeure de maîtrise, l'écrivaine Monique Bosco qui nous enseignait Cixous dans ses cours. Filiations littéraires. Hélène Cixous a été pour moi une grande inspiratrice. Et ce n'est pas fini. 



Homère est morte, Hélène Cixous, Galilée, 2014, 240 p.

vendredi 6 février 2015