samedi 29 mars 2014

L’arbre du Veilleur de Jean Royer





L'arbre du veilleur
Jean Royer
Le Noroît
2013


Le recueil d'essais de Jean Royer se lit comme un livre d'histoire de la poésie. Sa voix de conteur révèle les liens qui unissent la poésie et les autres arts : la peinture, le jazz, le blues, etc. Son écoute s’étend à tout un éventail de poètes et de poétesses marquant notre époque, à travers les siècles. C’est un arbre généalogique de poètes et de poétesses avec ses ramifications, influences et ses influences et ses dialogues.

En historien, il trace l'évolution du poème, l’enracine dans son époque et sa géographie. De l'origine latine de la langue française, de Dante à Pétrarque, à Nelligan, à la révolution d'Octobre 70 au Québec.
Son rôle est de « consolider » l'héritage qu'on transmet à la nouvelle génération de poètes et de lecteurs. Il révèle les liens qui unissent, par exemple, les poètes québécois avec les rythmes et les formes des poésies de langues diverses, tel Michel Garneau qui s’inspire des rythmes des autres langues :  l'Edda islandais ou des poésies arabes.
 

Jean Royer a été chroniqueur au quotidien Le Devoir. Il a été l'intervieweur de Marie Uguay dans le film de Jean-Claude Labrecque en 1982.

Jean Royer perçoit les ponts qui s'étendent de Perec à Lapointe. Entre Char et Leiris. Entre surréalisme et poésie, Max Jacob et Leiris. La poésie tisse les liens avec la peinture (Robert Mélançon) mais aussi avec l'essai (Hélène Dorion). On découvre combien la poésie est un champ vaste ; elle englobe toutes les sciences humaines.

La poésie est aussi douleur: « Quelle beauté peut répondre de ma douleur ? » (Geneviève Amyot) , comme elle est travail de deuil: «  Le poète est le deuilleur des mots perdus » (Jacques Roubaud), l'orant du proche et du lointain. De l'érotisme, car «  les poètes sont les amoureux de la présence » . La poésie c'est les mille et une nuits, écrit-il.
Jean Royer fait appel à Roland Barthes pour parler du haïku.

Mais surtout, il questionne le poème: pourquoi un poète nous bouleverse ? Comment il touche à l' « intranquillité » en nous: « La littérature, comme l’art tout entier, écrit Pessoa, est la preuve  que la vie ne suffit pas. » ;
ou à la mort: « Nous portons la Mortalité / Aussi légèrement qu’une Robe Prêtée / Jusqu’au jour où il faut l’enlever. »  (Dickinson)  (Poème 1481) ;
ou encore à l'amour et ses figures idéalisées : Beatrice chez Dante et Laure chez Pétrarque.

Son amour de la poésie le fait voyager à travers le monde et les langues. Pas de frontières pour les amoureux des mots. Chine, Mexique, poésie amérindienne, afro-américaine.

Jean Royer est une oreille à l'écoute du féminin dans le langage et chez les poètes femmes : «  Il faut que je crée toute une cosmogonie parce q'il n'en existe pas chez les femmes. Les figures mythiques sont mâles ou, quand elles sont femelles, sont péjoratives, et concernent la relation avec le mâle. » (Louky Bersianik). Il attire notre regard vers les femmes de la francophonie, qu’on n’a pas lu attentivement, la Suisse Pierette Michelond et son mythe de la « Grande Gynandre » ou la Française, Marie-Claire Bancquart.
Pour lui, la résistance vient par la voix des femmes. De Sapho à Kiki Dimoula en passant par Christine de Pisan, Tsvetaeva, ou Anne Hébert, entre autres. La prise de parole des femmes donne lieu à la nouvelle écriture des femmes, quand « poétique devient politique».

Les veilleurs. N'est-ce pas ainsi qu'on désigne les anges  ?


Le recueil est parsemé des encres originales de Paule Royer. Arbres , insectes, papillons, fleurs.
Jean Royer écoute, veille, comme le titre du recueil l'indique.




vendredi 21 mars 2014

Peter Doig, Pour qui sommes-nous étranger ?



Nulle terre étrangère. Peter Doig
Musée des Beaux-Arts de Montréal, jusqu'au 4 mai 2014

Pour qui sommes-nous étranger ?


Dès le départ nous sommes immergés dans une terre inconnue. Peter Doig n'est pas tout à fait étranger à la terre qui l'a vu naitre. Il faudrait mieux dire, la terre ne lui est pas étrangère. Ainsi comprend-on le titre de l'expo.
En effet, quand on étudie sa chronologie, on constate qu' il est né à Edimbourg, a voyagé avec ses parents à Trinidad à l'âge d'un an. Les premières images de Trinidad sont restées imprégnées dans son inconscient.
L'aspect onirique est très fort dans ses tableaux. On rentre dans ses toiles comme dans un demi-rêve.

Peter Doig peint des immenses toiles hors du temps. Souvent à partir de photos. 
Les personnages toujours immergés dans l'eau. Comme si l'eau avait effacé leur visage ou leur corps.

On le compare à Mark Rothko, l'expressionniste abstrait américain.

.Il peint des moments, comme des photographies 


Par exemple, une personne de dos qui longue le mur d'un cimetière. Tenant une ombrelle rose. Il peint le mouvement.

Le noir et le rose , présents dans ses toiles. La perspective interiorisée. Davantage de mer que de ciel évoque une densité dans la contemplation.




Dans la dernière salle, les affiches du Ciné-Club Studiofilm Club. Il fait les affiches des films qu'il projette dans le ciné-répertoire qu'il a tenu à Trinidad en collaboration avec Che Lovelace, des affiches très subjectives : Pierrot Le Fou - Nights of Casablanca- Le Mépris-Some Like It Hot- Pépé le Moko- Black Orpheus. Il les interprète en interpellant ses propres peintures. Y insère un canoë...
Il se donne des libertés subversives : une Catherine Deneuve noire dans Belle de jour.

Le "Studio Film Club" est un club de cinéma non-commercial organisé par Peter Doig et l'artiste Che Lovelace à Port of Spain, Trinidad, où l'artiste a vécu avec sa famille depuis 2002.


Il me vient à la mémoire le poème de Prévert Étranges étrangers

Esclaves noirs de Fréjus
tiraillés et parqués
au bord d’une petite mer
où peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boîte à cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet

Enfants du Sénégal 
dépatriés expatriés et naturalisés 

Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez

Jacques PRÉVERT   Grand bal du printemps 
(La Guilde du Livre,1951 ; Éditions Gallimard,1976 )                                     

mercredi 19 mars 2014