jeudi 24 janvier 2013

Etel Adnan, tel un saumon indien originaire d'une terre arabe

Au coeur du coeur d'un autre pays, Tamyras, Beyrouth, 2010


Poète, romancière, peintre, Etel Adnan dont l'oeuvre traverse le vingtième siècle nous convie à une fiction autobiographique qui mêle souvenirs et réflexions sur la création et l'écriture. Les fragments en prose, dont les titres reviennent, vagues répétitives qui ramènent avec elles les vestiges des mers et des océans. Car on oscille entre les mers de Méditerranée : Grèce-Liban, et l'océan Pacifique : la maison de Californie où elle a vécu cinquante ans.


Etel Adnan
décembre 2012
(photo : Nadine Ltaif)
Un thème revient au long des pages, celui "d'être jamais complètement où l'on est". "La grande affaire de la vie c'est de ne pas être où vous vous trouvez." Il faut comprendre alors le titre du livre "Au coeur du coeur d'un autre pays" sous cet éclairage : aller au fond de soi quand le soi est ailleurs. Est autre. Le soi est un pays. Ailleurs.


La maison, le lieu, le corps, la guerre.
Voir défiler la pellicule du souvenir des guerres dans son cerveau, voir "les soldats anglais marchant dans Beyrouth, " par exemple. Beyrouth qui prend une place importante dans ce recueil en prose. "Beyrouth, irrespirable, devenue la ville la plus cruelle au monde. " " Je ne sais pas de quelle manière je vais mourir dans cette ville où l'argent et la mort sont mêlés. Ils vendent la mort à Beyrouth comme en France on vend le vin. Pour le plaisir."

Les fils métalliques.
"Le tissu de ce siècle est constitué de fils métalliques : les camps allemands entourés de barbelés dans toute l'Europe et en Grèce, les clôtures anglaises en Égypte, les barrières israéliennes en Palestine à la frontière sud du Liban..."

Quand Etel va aux funérailles d'Oum Kalsoum elle voit "la foule devenue mer enveloppant son corps".

Ce sont les correspondances entre mer et terre, animal et humain qui s'amalgament dans son cerveau. "Qui dit que les animaux ne sont pas des personnes ?"
"Tel un saumon je suis revenue ici pour mourir."
"Poisson, je suis le saumon indien originaire d'une terre arabe."


Ma maison, ce lieu, ce corps.
Elle ne peut que s'habiter elle-même, habiter son corps.
Son mysticisme est à l'image du syncrétisme libanais, moyen-oriental, comme on le vit en terre du Levant.
Une église un certain jour de Pâques, le chant du muezzin comme une lamentation. Elle passe à travers les sensations de son corps et de ses souvenirs d'enfance. De la résurrection au parfum de sainteté, de la fin du jeûne du Ramadan. "Ma querelle avec l'église est si ancienne que je pense que j'ai dû vivre un jour en Espagne sous l'Inquisition," écrit-elle.


Tout le chapitre IV est consacré à Lawrence d'Arabie à qui Etel rend hommage et qui a collaboré à la libération du monde arabe.
Elle déconstruit les préjugés quand elle annonce à une survivante d'un camp de concentration de la Seconde Guerre mondiale, au risque de la décevoir, que l'Arabie n'existe pas.

Le dernier chapitre oscille entre le goût et le dégoût de vivre.
"Entendre la bande-son de la guerre en Irak et être stupéfaite par la beauté des couleurs du printemps dans la maison de Californie."
Avoir honte d'être bien alors que d'autres meurent de faim sous les bombes. La lassitude d'exister, l'usage de l'infinitif qui entrave toute action. Ou "perdre le sens de toute raison d'être" malgré la beauté d'un jardin naissant ou d'un bon repas.

Le dernier chapitre tout en paradoxes invoque le poète irakien Badr Shaker al Sayyab pour "l'informer que Bassora est sous les bombes" ou les poèmes d'Inanna, et les dieux babyloniens devenus impuissants.

Des images, des souvenirs, et au final rappeler que le code de Hammourabi est l 'un des premiers qui traite des lois des Droits de la personne.

Etel Adnan, poète et philosophe de notre temps, nous rappelle que le corps et l'esprit font toujours un dans un poème.



Bibliographie :
http://www.eteladnan.com/cv.html









jeudi 17 janvier 2013

LE CINÉMA DE SISYPHE : 100 X FOIS RECOMMENCÉ - expo d'Hejer Charf

La cinéaste Hejer Charf expose divers avatars et artéfacts nés des vestiges d’un scénario qui n’est pas devenu film. Un peu comme la figure mythologique de Sisyphe qui pousse sans cesse sa pierre, l’artiste poursuit sa quête inlassablement, menant sur des chemins nouveaux et différents, avec une seule et même idée constamment renouvelée. Anna Karina, Philippe Katerine et Camilla Adami figurent dans son champ de bataille.

Du 15 février 2013
Au 17 mars 2013

Disponible le 15 février 2013
Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal
Entrée libre

http://www.accesculture.com/activite/Le_cinema_de_Sisyphe___100_X_fois_recommence

http://www.hejercharf.com/Nadja_productions/news.html




samedi 12 janvier 2013

La dame à la canne rose



Je compte goûter à chaque minute, à chaque seconde et demi-seconde de ces moments avant le depart de Joël pour la Suède. Il est joyeux et dynamique. Un plaisir de le regarder. Avec ses cheveux qui ondulent sur ses épaules.

Nous sommes à Varadero, Cuba.
Au petit-déjeuner, derrière moi se tient un couple d'hommes. L'un marche avec une grosse canne rose. Je l'ai pris pour une femme. Avant de l'entendre parler de sa voix grave. Je pense que tous les deux viennent de Suède. Ce serait vraiment un incroyable hasard.

Je me dis devoir ne pas rater cette chance. De m'ouvrir sur une nouvelle rencontre. Son compagnon gentiment propose à la table voisine de les prendre en photo.
Êtes-vous de Suède ? demande-t-il. Are you Swedish?
No . From Austria.

Je vais me servir. Puis retourne m'asseoir à la terrasse. En passant, je souris à la dame à la canne rose. Je termine mon petit-déjeuner et me lève pour partir. Le courage me prend et je demande à la dame et à son compagnon : Êtes-vous "Swedish" ?
No. Canadian, me répond-elle.
C'est que mon fils s'en va en Suède pour cinq mois, pour un échange d'étudiants.
Son compagnon me répond: Ah ! Il va adorer. Je suis allé à Stockholm plusieurs fois. On peut visiter des îles par bateau. C'est splendide.
La dame à la canne rose me répond : Ne vous inquiétez pas pour lui, il sera très bien.

Je pensais que l'échange allait s'arrêter là. Je me trompais. Plus tard en matinée, j'attendais au lobby l 'ouverture du bureau des réservations de restaurants. La dame à la canne rose réapparait. Cette fois, elle s'avance vers moi, me sourit: Puis-je m'asseoir avec vous ?
Bien sûr.
Elle me demande combien m'avait coûté mon forfait. Je réponds : 800 $
C'est mon fils qui l'a trouvé sur internet. D'habitude nous avons un agent.
Nous, c'est l'inverse, me dit-elle. Nous achetons toujours par internet. Cette fois-ci nous l'avons trouvé par un agent. Ça nous a coûté plus cher.
Vous restez pour Noël ?
Non pour Hanouka
Je souris.
Elle me demande
Vous êtes libanaise ?
Oui.
Nous avons un ami Libanais, Albert Cohen
Comme le romancier français ?
Oui. Il avait été kidnappé pendant la guerre dans les années soixante-dix.
Il avait dû payer une rançon qui l'a dépouillé complètement. Il avait quitté rapidement Beyrouth.

Je voulais lui raconter que nous avions eu aussi un épisode d'exode. Mais elle parlait trop. Elle portait le signet rose. Je confondais les couleurs et le pris d 'abord pour un signet rouge. Le signet était rose comme sa canne. Elle m'expliqua qu'elle avait fait l'ablation des deux seins. Et qu'à présent, le cancer était à sa deuxième phase.
Mais ses souffrances ne s'arrêtaient pas là. Elle était née après la guerre, elle n'avait donc pas souffert directement de l'Holocauste. Ses parents étaient des survivants de la Shoah. Ce doit être insupportable de survivre à l'extermination et devoir encore mourir. Certains comme Primo Lévi ne le supportent pas et se suicident.

Le lendemain, nous visitions La Havane, qu'on aurait dit sortie d'une guerre. Des villas édentées, délabrées depuis la Révolution de 1957.

Je ne sais comment terminer mon histoire. La personne que j'avais pris pour la femme à la canne rose était-il un homme ? Je n' en étais pas convaincue, malgré le fait de l'avoir constaté par moi-même, l'ayant vue en maillot sur la plage. Mais c'est surtout moi qui me dévoilais en avouant l'importance que j'accordais au genre. Car peu importe en effet que cet être soit homme ou femme. Il/elle a marqué mon séjour et c'est ce souvenir que je choisis pour consigner dans mon carnet. Joyeux Noël - ou heureuse Hanouka - au fond, c'est du pareil au même.

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